Contre les agrocarburants
 

Article paru dans le Bulletin de Nature Haute-Marne de janvier 2008.

Biocarburants, ouvrons les yeux…

Quel terme faut-il employer pour désigner ces carburants végétaux ? Les « biocarburants » affirme la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles), les « agrocarburants » rétorquent les écologistes, les « nécrocarburants » répond Fabrice Nicolino (journaliste à Terre sauvage, auteur de « La faim, la bagnole, le blé et nous », Fayard, septembre 2007, et où il dénonce les mensonges sur les biocarburants).

Ce mot « biocarburant » est déjà un mensonge. Dans un contexte où le développement durable est dans toutes les bouches, on aura compris pourquoi les lobbys agricoles y tiennent tant. Mais ces carburants sont-ils aussi "bio" qu’on voudrait nous le faire croire ?

Fin de la seconde guerre mondiale : le début de l’histoire. Les pesticides sont en plein essor et avec eux l’intensification de l’agriculture, solutions miracles pour la lutte contre la faim dans le monde. Après avoir atteint son autosuffisance alimentaire, la France se met à conquérir les marchés du monde entier, tout comme ses voisins d’ailleurs. C’est ainsi que dans les années 80, l’Union Européenne se retrouve avec des stocks invendables, d’où la réforme de la PAC (politique agricole commune) en 1992 : l’Union Européenne privilégiera les aides à la surface plutôt qu’à la production, et 15% des terres agricoles seront gelées. Quel est le lien avec notre sujet ? Justement, 15% des terres gelées, oui, les "jachères" nous a-t-on dit. Il est vrai qu’une partie des terres a été mise en jachères (en 2002, la France comptait 1,3 millions d’hectares de jachères). Mais la réforme de 1992 précise que les agriculteurs gardent la possibilité de cultiver ces "jachères" à une condition : la production ne doit pas être destinée à l’alimentation. L’agriculteur peut donc toucher la prime pour la mise en jachère d’une terre, tout en la cultivant ! Nous y voilà, tout devient alors possible pour les biocarburants. Quelle rentabilité pour ces terres "gelées" ! Si la production sert à l’élaboration de biocarburants, Bruxelles paiera une fois, l’automobiliste une seconde.

Les biocarburants sont donc une formidable trouvaille : ils permettent d’assurer un débouché commercial aux surplus de l’agriculture productiviste, tout en étant économiquement très intéressants pour les agriculteurs.

Encore fallait-il convaincre les automobilistes de rouler aux carburants végétaux. Quoi de plus facile : d’abord gommer l’histoire et oublier les gros sous de la PAC. Ensuite, invoquer la raréfaction du pétrole et l’augmentation incessante et à venir de son prix. Enfin persuader l’automobiliste qu’il fait un geste pour la planète en luttant contre l’effet de serre.

Et ce fut une belle réussite. L’engouement a même touché l’Etat : depuis 1994, la France subventionne les biocarburants alors que la première étude sur leur efficacité économique et écologique ne date que de 2002 !

Mais l’engouement dépasse de loin notre pays. Prenons quelques chiffres : les Etats-Unis veulent se passer de 75% du pétrole issu du Proche-Orient d’ici 2025. La Suède veut être indépendante énergétiquement en 2020. La Communauté Européenne exige que les pays membres ajoutent au moins 5,75% de biocarburants à l’essence d’ici 2010. Ainsi, d’après l’Agence internationale de l’énergie, il faudrait passer d’une production mondiale de biocarburants de 15,5 millions de tonnes en 2004 à 146,7 en 2030. Cela signifie détruire la planète, comme jamais, en très peu de temps. Car où trouver la surface nécessaire pour multiplier par 10, en seulement 25 ans, une telle production ? Soit on utilise une partie des terres agricoles destinées à la production alimentaire, ce que certains pays n’hésitent pas à faire, nous y reviendrons car ce n’est pas sans conséquence pour les populations locales ; soit on crée de nouvelles terres agricoles en entreprenant une déforestation massive des grandes forêts mondiales qui ont déjà bien souffert de la main de l’Homme.

Des dizaines d’exemples seraient à dénoncer, mais prenons celui de l’Indonésie, deuxième producteur mondial de palmier à huile (pour la fabrication des biocarburants) après la Malaisie. Ce pays a déjà détruit 72% de sa surface forestière tropicale primaire et abat encore l’équivalent de 300 terrains de foot à l’heure, soit 2,8 millions d’hectares de bois qui disparaissent tous les ans, remplacés par des palmiers à huile. L’Indonésie prévoit de couper encore 16,5 millions d’hectares. Mais ceci ne représente qu’une petite partie de la déforestation mondiale qui touche, pour les mêmes raisons, l’Afrique (Cameroun, République démocratique du Congo, Mozambique…), mais aussi l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay, le Paraguay où des millions d’hectares de soja transgénique remplacent maintenant les forêts. Et ce n’est qu’un début !

Depuis mars 2007, les Etats-Unis se sont alliés au Brésil pour produire et vendre massivement les biocarburants dans les pays du Nord. Nous l’avons dit, tout ceci n’est pas sans conséquence pour les populations : les Etats-Unis, premier producteur mondial de maïs, consacre désormais 25% de sa production à la fabrication de biocarburants, autant qui ne partiront pas dans l’alimentation. La conséquence est l’augmentation du cours du maïs et donc du prix des tortillas (plat de base de l’alimentation mexicaine, fabriqué avec du maïs). Cela provoque la colère des mexicains qui ne peuvent plus s’alimenter suffisamment. La moindre augmentation du maïs, du blé, du riz, de la canne à sucre… pourrait plonger dans la faim 2,7 milliards de personnes vivant avec moins de 2 € par jour. Ce sont d’ailleurs souvent ces mêmes personnes qui coupent la canne à sucre, 12 heures par jour, sous des chaleurs torrides, et pour un salaire de misère.

L’agriculture intensive, qui se targue de nourrir la planète, pourrait bien l’affamer dans les années à venir !

Le développement des biocarburants se fait donc aux dépens des forêts, de la biodiversité, et des populations locales exploitées, appauvries et affamées.

Mais alors, pourquoi l’automobiliste est-il persuadé de faire un geste en faveur de l’environnement lorsqu’il roule aux carburants végétaux ?

Parce qu’on a voulu nous faire croire que les biocarburants émettent moins de dioxyde de carbone (C0 2, gaz à effet de serre) lors de leur combustion que lors de la combustion des carburants fossiles, comme le pétrole.

En théorie, le bilan devrait être nul puisque la combustion des biocarburants ne fait que restituer à l’atmosphère la dose capturée par les plantes au cours de leur croissance. Mais ce bilan théorique ne tient pas compte des quantités de pesticides et d’engrais chimiques utilisés pendant la culture, et dont la fabrication fait intervenir des engins mécanisés, puis des tracteurs pour leur épandage. Il faut ensuite approvisionner par camions les usines de production des biocarburants qui consomment de l’énergie pour leur synthèse. Et enfin, il faut acheminer ces biocarburants, toujours par camions, jusqu’au dépôt de distribution. Autant d’opérations consommatrices d’énergie fossile. Il est donc difficile de quantifier le rejet exact de gaz à effet de serre liés aux biocarburants.

Les biocarburants européens produisent-ils plus d’énergie qu’ils n’en consomment tout au long de leur cycle de vie ? (c'est-à-dire, entraînent-ils une économie d’énergie fossile par rapport aux carburants classiques ?) Revenons à la France, la première étude sur l’efficacité économique et écologique date donc de 2002. Elle a été réalisée par P W C (PriceWaterhouseCoopers), pour le compte de l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Ses conclusions indiquent des bilans plutôt favorables pour les biocarburants. Oui, mais voilà, cette étude est très controversée. En effet deux tiers des membres du comité de pilotage auraient eu partie liée avec l’industrie des biocarburants.

La dernière étude de 2005 est nettement moins favorable aux biocarburants : la production de 1 MJ (mégajoules) d’éthanol de blé nécessite d’investir 0,65 MJ d’énergie fossile, et ce chiffre atteint même 0,80 MJ pour la betterave (En rance, la production de biocarburants se fait essentiellement à partir du blé et de la betterave). Toujours d’après cette même étude, le bénéfice, en terme d’émission de gaz à effet de serre ne serait que de 30%. Mais ces bilans sont encore à revoir puisqu’ils ne tiennent pas compte des émissions de protoxyde d'azote (N 2O), un autre gaz à effet de serre, qui contribue 296 fois plus à l’effet de serre que le CO 2. Le N 2O est produit, au niveau du sol, lors de la dégradation des engrais azotés utilisés pour augmenter les rendements. Ainsi, si l’on en croit Paul Crutzen (Max-Planck-Institut für Chemie, Mainz, Allemagne), lauréat du prix Nobel de chimie en 1995, pour ses travaux sur la dégradation de la couche d’ozone, et une équipe internationale de chercheurs ayant travaillé avec lui, la production d’un litre de biocarburant peut contribuer jusqu’à deux fois plus à l’effet de serre que la combustion de la même quantité d’énergie fossile.

Pour finir de mettre à mal les soi-disant avantages environnementaux des biocarburants, les études devraient se pencher sur la gestion de la ressource en eau. La culture de végétaux destinés à la production de biocarburants est très emandeuse en eau. A titre d’exemple, il faut, selon les régions entre 500 et 1000 L d’eau pour produire un kilo de maïs. Cela signifie que la production d’un litre d’éthanol de maïs nécessite l’utilisation de 1200 à 3600 L d’eau.

Les carburants de deuxième génération ? Ils ne sont pas encore sortis de terre, qu’on nous vante déjà leurs mérites. Cette deuxième génération est basée sur l’utilisation de la plante entière : du bois, de la paille, des déchets agricoles… Allons nous voir se multiplier les taillis à courte révolution alors que pour l’instant, on ne sait pas transformer la lignocellulose (matériau de base des végétaux) de façon rentable, énergétiquement parlant !

Nous l’avons vu, à l’échelle de l’Europe, les biocarburants, qui relancent la machine des pesticides et des engrais, ont un bilan énergétique très controversé.

Mais si on se place à l’échelle mondiale, c’est bien pire, ce bilan énergétique est très négatif : la libération des gaz à effet de serre liée à la mécanisation et à l’utilisation de produits chimiques est presque négligeable face à la quantité phénoménale de gaz à effet de serre qui repartent dans l’atmosphère à la suite de la déforestation. Reprenons l’exemple de l’Indonésie. En coupant ce puit de carbone que représente la forêt, ce pays est devenu le troisième plus gros émetteur de gaz à effet de serre au monde (derrière les Etats-Unis et la Chine). Pourquoi ? Les forêts de l’Indonésie sont humides et contiennent de grandes zones tourbeuses. Or, les tourbières stockent énormément de carbone (environ 30% de tout le carbone terrestre). Ces zones sont drainées pour la culture des palmiers à huile, ce qui provoque l’oxydation de ces milieux qui relâchent ainsi des quantités énormes de carbone. En se combinant au dioxygène de l’air (O 2), il forme le CO 2. Le seul drainage des tourbières libère 600 millions de tonnes de CO 2 par an. Souvenez-vous, au sommet de Kyoto, en 1997, les pays développés s’étaient engagés à réduire les émissions de gaz à effet de serre. 600 millions de tonnes de CO 2 libérées par le drainage des tourbières en Indonésie, cela représente plus que les engagements de ces pays ! L’organisation non gouvernementale Wetlands estime la totalité des émissions (drainage des tourbières et combustion des forêts) à 2 milliards de tonnes de CO 2 relâchés chaque année en Indonésie. Par comparaison les émissions de gaz à effet de serre de la France (toutes activités comprises), en 2004, se situaient à 0,56 milliards de tonnes de CO 2.

Il est impossible de chiffrer la libération de gaz à effet de serre liés aux biocarburants à l’échelle mondiale, mais cette libération se chiffre en milliards de tonnes tous les ans. Pour un bénéfice de combien ?

Les biocarburants sont donc une belle trouvaille pour les lobbys agricoles et phytopharmaceutiques, mais ils ne sont nullement écologiques. Des études de plus en plus nombreuses, menées par des scientifiques de renom, montrent que les biocarburants contribuent très largement au dérèglement climatique en cours.

Anne Laforest

Sources :

NICOLINO Fabrice – La Faim, la bagnole, le blé et nous – Fayard, septembre 2007

LEMARCHAND Fabienne – Les biocarburants ne sont pas si verts – La Recherche, mensuel n°408, mai 2007

Article paru dans Le Monde le 25 septembre 2007


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